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Retraite : approximations et mensonges

par Guy Muller 29 Janvier 2020, 17:58 Editoriaux

 

Pour défendre la réforme des retraites au soir d’une mobilisation historique en décembre 2019, le ministre des comptes publics et la porte-parole du gouvernement ont développé jeudi dans l’émission Vous avez la parole plusieurs arguments erronés qui, il faut l’avouer, ne poussent pas à la clarté du débat. Pis, ils peuvent induire l’opinion en erreur.

 

Être ministre n’est pas un métier, c’est clair, mais cela peut parfois s’apparenter à un sacerdoce surtout quand les intéressés sont dépêchés sur les plateaux télé pour aller défendre une réforme dont ils n’ont pas la charge. Malgré toute la maîtrise et le talent (notamment de communication) qui les caractérisent, c’est ce qui est arrivé ce jeudi soir à deux jeunes talents du gouvernement, Gérald Darmanin et Sibeth Ndiaye, qui ont apporté le fer de la contradiction sur France 2 à une poignée de Français triés sur le volet (et censés être représentatifs de la grogne) sur la future réforme des retraites.

Parmi les deux heures et quelques qu’aura duré l’émission diffusée en direct sur France 2 et animée par le tandem Léa Salamé / Thomas Sotto, les deux ministres (respectivement de l’Action et des comptes publics, et porte-parole du gouvernement) ont en réponse à leurs contradicteurs asséné des vérités qui, après examen, n’en sont pas. Et qui, affirmées comme elles l’ont été, non seulement induisent en erreur mais n’aident surtout pas à la compréhension du débat. En voici trois exemples, parmi les plus notables.

«20% des femmes bossent jusqu’à 67 ans pour toucher une retraite à taux plein »

Cette affirmation, tout d’abord énoncée par Sibeth Ndiaye et reprise plus tard par Gérald Darmanin, est erronée car elle laisse penser qu’une femme sur cinq travaille jusqu’à ses 67 ans pour pouvoir bénéficier d’une pension complète, c’est-à-dire sans décote au motif qu’elle n’a pas suffisamment cotisé durant sa carrière pour pouvoir partir en retraite avant. Or ce n’est pas le cas. Les deux ministres confondent travail jusqu’à 67 ans et liquidation à 67 ans, ce qui n’a rien à voir. Si 20% des femmes liquident en effet leurs droits à retraite à 67 ans (parce qu’elles n’ont pas suffisamment cotisé pour le faire avant), toutes ne sont pas obligées de travailler jusque cet âge avancé, bien heureusement. Nombre de seniors sont sortis des statistiques du chômage pour cause d’âge et renvoyés au RSA. Et surtout ne le font pas car elles sont pour la plupart déjà inactives et attendent l’âge d’annulation de la décote, fixé à 67 ans depuis la loi Woerth de 2010, pour faire valoir leur droit à la retraite. La nuance est peut-être subtile mais elle est réelle.

 

«Non, le président n’a pas menti en 2017 lorsqu’il a indiqué aux Français qu’il n’aurait pas besoin de faire de réforme financière des retraites au cours de son quinquennat car il se basait sur des prévisions du COR qui renvoyaient le déficit à la décennie 2040. Or la donne a changé il y a quelques mois quand le COR a constaté qu’il y aurait un déficit au début des années 2020 »

Cette affirmation de Gérald Darmanin, en milieu d’émission, est là encore contraire à la vérité. Lorsqu’Emmanuel Macron a bâti son programme en 2017 et indiqué qu’il n’aurait pas besoin de faire de réforme paramétrique/financière des retraites parce que le système n’afficherait pas de besoin de financement avant les années 2040, il ne faisait en effet que reprendre les prévisions alors disponibles du COR. Mais le conseil d’orientation des retraites -créé par Lionel Jospin en 2001 pour éclairer chaque année en juin le président de la République sur l’état des finances des régimes de retraite- a changé de braquet sitôt Emmanuel Macron installé à l’Élysée. Dès juin 2017, il a en effet fait état d’un besoin de financement finalement bien plus précoce que prévu jusqu’alors, c’est-à-dire dès la décennie 2020. Et il l’a répété en 2018 puis en 2019.

 

Le comité de suivi des retraites (CSR), organe créé après la loi Touraine de 2014 pour indiquer au gouvernement les correctifs à apporter afin de ramener le système des retraites dans les clous en cas de dérapage annoncé, avait alerté Édouard Philippe et Emmanuel Macron sur l’obligation de boucher les trous dès... juillet 2017 (le CSR doit rendre son rapport annuel avant le 14/07 chaque année) et a répété son avertissement en 2018 et 2019.

 

Réforme des retraites : l'incroyable bourde de Sibeth Ndiaye

Invitée du « Grand entretien », le 12 décembre pour commenter et bien sûr défendre le projet de réforme du gouvernement, Sibeth Ndiaye s’est exprimée notamment sur le sujet fâcheux de l’âge pivot fixé à 64 ans. Un non-sujet, à l’en croire, puisque la porte-parole du gouvernement a rappelé « qu’aujourd’hui, les Français partent en retraite à 63 ans et 4 mois. Toutes les projections disent qu’en 2024, les Français partiront à 64 ans ».

Toutefois, a-t-elle souligné, ceux qui souhaitent partir à l’âge légal pourront toujours disposer de cette liberté, et finalement à moindre coût. « Peut-être qu’il y en a qui à 62 ans accepteront d’avoir un petit malus – dont le montant est en discussion — qu’ils ne payeront que jusqu’à 64 ans avant de revenir à taux plein », a précisé Sibeth Ndiaye.

 

Patatras…Ce n’est pas ce que prévoit le texte. La réforme des retraites présentée par Edouard Philippe ce mercredi stipule au contraire qu’un départ anticipé entraînerait le paiement d’un malus pour toute la durée de la retraite. Quelques heures après sa déclaration, la porte-parole du gouvernement a d’ailleurs rectifié son erreur sur son compte Twitter. « Désolée, erreur de ma part ce matin sur @franceinter : comme aujourd’hui avec le taux plein, partir avant l'âge d'équilibre, ce sera partir avec un malus qui s'appliquera tout au long de la retraite », a-t-elle écrit, suscitant une vague de moqueries sur les réseaux sociaux.

 

Muriel Penicaud ment aux femmes à la radio

 

En réponse à une auditrice, qui s’est dite choquée, à la fois de la suppression des droits des mères en termes de trimestres, mais aussi de la réduction de la bonification de 10% pour les mères de trois enfants à 2%, Muriel Pénicaud n’a rien répondu sur la suppression des bonifications en termes de trimestres -sujet soigneusement effacé de la communication-, mais elle a osé affirmer que, dans le système actuel, “il fallait avoir trois enfants pour que les enfants soient pris en compte”

Dans le système actuel, les femmes salariées du privé bénéficient automatiquement de quatre trimestres au titre de la maternité, et en plus de quatre trimestres au titre de l’éducation des enfants, qui peuvent être attribués au père ou à la mère, et ce, dès le premier enfant.

https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F16336

 

Les 5% de droits accordés dans le nouveau système à points ne sont en réalité pas un droit nouveau, un avantage de plus, pour les mères, ils ne sont que la traduction en pourcentage de ce qui était accordé en termes de trimestres. Comme 5% correspondent à la décote par année de retraite anticipée avant l’âge d’équilibre, il y aura bien une perte pour toutes les femmes, puisqu’elles ne bénéficieront plus que d’un avantage correspondant à quatre trimestres, au lieu de l’équivalent de huit trimestres (qui correspondrait à 10%). Par ailleurs, la perte est plus importante pour les mères de trois enfants, lesquelles perdent en plus 8% de droits. Un coup dur pour les femmes qui avaient choisi de mettre leurs carrières pour un temps entre parenthèses, soit en travaillant à temps partiel, soit en repoussant à plus tard le fait de choisir des postes plus ambitieux et plus rémunérateurs, le temps d’élever leurs jeunes enfants, comptant alors sur cette solidarité qui leur était promise.

 

Muriel Pénicaud affirme, en outre, que “les femmes ne seront plus obligées d’aller jusqu’à 67 ans pour avoir le taux plein”, ce qui est jouer sur les mots, puisque la notion de “taux plein” disparaît dans le projet de retraite à points. La notion de taux plein n’a, en effet, de sens que dans un système où le droit à la retraite est calculé en pourcentage d’un salaire de référence (les 25 meilleurs années dans le privé). Dans le système de retraite à points, les droits ne sont plus calculés en référence au salaire, mais en référence aux points acquis tout au long de la carrière. Aussi, dans le projet de loi Macron sur les retraites, la notion de taux plein est remplacée par la notion d’âge d’équilibre, qui opère une décote, si vous partez à partir de l’âge légal, 62 ans, et avant l’âge d’équilibre, qui serait de 65 ans pour la génération 75, âge d’équilibre qui augmenterait ensuite. La décote de 5% par an, vous retirera des droits que vous avez pourtant acquis en achetant des points... alors que dans le système actuel, la décote se justifie au regard des années où vous n’avez pas cotisé.

 

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